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Accueil du site > Au fil du Maitron > Tome 2 (Bel-Bz) > BENMERAH Gouhti.

BENMERAH Gouhti.

Né en 1915 à Tlemcen (Algérie) ; professeur agrégé de mathématiques ; secrétaire général adjoint du Syndicat national de l’enseignement secondaire (1953-1962).

Ghouti Benmerah fut élevé dans la famille de son oncle paternel à Relizane. Son père adoptif, marchand de tapis et de tentes de bédouins, l’envoya à « l’école indigène », à l’âge de huit ans. Il y apprit le français. Le directeur l’envoya au cours supérieur de l’école française, puis au cours complémentaire annexé, dirigé par deux instituteurs français. En 1930, son instituteur le dissuada d’aller à la medersa pour faire des études de droit musulman et le présenta au concours des bourses pour aller au lycée.

Il lui fallut produire un extrait de naissance. Mais son arrière grand-père avait interdit à sa descendance de faire enregistrer les naissances dans les mairies françaises, par esprit de résistance au colonisateur. L’instituteur obtint un jugement du tribunal, le 29 mars 1930, officialisant sa naissance en février 1915. Beaucoup plus tard, l’état civil de tous les Français d’Algérie, reconstitué à Nantes, lui fit obligation de choisir une date précise qu’il fixa le 13 février 1915. Boursier, il entra en classe de quatrième au lycée d’Oran en octobre 1930. Ses professeurs lui donnèrent la possibilité d’obtenir, en juin 1935, deux baccalauréats (mathématiques élémentaires et philosophie). À la rentrée scolaire 1935, bien qu’affecté au lycée d’Alger, alors qu’un de ses camarades français obtenait un lycée parisien, il parvint à faire transférer sa bourse au lycée Henri IV à Paris en classe de mathématiques supérieures. Il fut le "Z" de la classe de mathématiques spéciales. Durant cette période du Front populaire, très désargenté, Benmerah voulait avant tout réussir dans ses études et s’intéressait assez peu à la politique. Il revint très déçu d’une réunion de l’association des étudiants algériens. Au printemps 1938, il apprit que sa candidature à l’École normale supérieure n’était retenue qu’à "titre étranger". Son "intégration" n’était donc pas reconnue. Il saisit le ministre chargé des affaires algériennes, Maurice Viollette, et sa candidature fut enregistrée à "titre français".

Admis comme boursier de l’ENS en 1938, à titre externe, à la Faculté des sciences de Strasbourg, Benmerah y rencontra une étudiante suédoise, qu’il épousa. Il retourna en Algérie pour essayer en vain de récupérer une partie de l ’héritage de son père. Par la suite, il ne revint en Algérie qu’après l’Indépendance. Il vécut avec sa bourse de normalien complétée par des vacations d’assistant de mathématiques générales à la faculté, tout en travaillant dans l’équipe des Bourbaki. À la suite de la déclaration de guerre, la faculté de Strasbourg fut déménagée à Clermont-Ferrand, Benmerah la suivit. Il fut mobilisé une courte période dans les services auxiliaires, car il avait été réformé en raison de la perte de la vision d’un oeil qui l’obligeait à porter des lunettes avec verres filtrants et fumés. À Clermont-Ferrand, il eut un second fils mais son épouse rentra en Suède. Ils divorcèrent. Par la suite il obtint la charge d’élever l’aîné de leurs enfants.

Benmerah, reçu cinquième à l’agrégation de mathématiques en 1943, obtint un poste à la rentrée suivante au lycée de Moulins. Il y rencontra sa seconde épouse. Au cours de l’année 1943-44, un de ses collègues l’entraîna dans des réunions de la CGT encore clandestine. Tout en continuant à assister régulièrement aux réunions locales de la CGT à la Libération, il participa à la restauration de la section syndicale du nouveau SNES du lycée.

Muté à la rentrée 1945 dans une classe de mathématiques supérieures au lycée de Besançon, Benmerah devint secrétaire de la section syndicale (S1) en 1946 et participa la même année au congrès national de Pâques. Il entra dans l’équipe dirigeante de la section départementale de la Fédération de l’Éducation nationale et dans celle de la section académique (S2) du SNES de Besançon aux côtés de Kreisler. En 1948, il fut partisan de l’autonomie. Un choix qui, selon lui, n’était pas celui du cœur mais celui de la raison : il était en effet persuadé que c’était la seule solution pour maintenir l’unité syndicale de la FEN et pour permettre des retrouvailles ensuite.

Après le congrès de 1948, il devint secrétaire de la section académique (S3), en remplacement de Kreisler, devenu secrétaire général adjoint. Il représenta le SNES à la section FEN du Doubs, dirigée par M. Carrez, avec lequel il travailla en étroite collaboration, ainsi qu’avec le secrétaire général de la section départementale du Syndicat national des instituteurs, Rodary, son grand ami. Avec eux, il participa à la mise sur pied de la section du Doubs de la Mutuelle générale de l’Éducation nationale. Avec eux, il mena aussi la bataille laïque et écrivit un article offensif sur la soi-disant liberté de l’enseignement dans un numéro spécial du bulletin départemental de la FEN. Il participa à la réunion des États généraux de la France laïque de juillet 1948. En novembre 1951, pour justifier sa participation à la grève et aux manifestations laïques contre les lois Marie-Barangé, il écrivit une lettre au ministre de l’Éducation nationale, dans laquelle il racontait son parcours individuel et soulignait la valeur de la laïcité : "Je constate que notre école m’a fait adopter entièrement ma patrie : la France ; a modelé ma pensée en l’enrichissant des trésors inestimables de la culture .française sans altérer mes convictions religieuses et sans amoindrir le respect et la vénération que je dois à la civilisation de mes ancêtres. [...] j’ai compris que la coexistence .fraternelle de deux civilisations différentes a été possible et l’est encore grâce précisément à l’esprit laïque qui règne dans nos écoles." (lettre publiée plus tard dans L’Université syndicaliste du 1er mars 1953)

En octobre 1951, Benmerah obtint une nomination pour la classe de mathématiques supérieures du lycée Chaptal à Paris. Il acheta son appartement 97 rue du Bac - dans les dépendances de l’ancien hôtel de Ségur -, où il logeait toujours en 2002. Membre suppléant de la Commission administrative nationale du SNES en 1950 sur la liste A, il fut rapidement sollicité par les dirigeants autonomes pour prendre plus de responsabilités. Il devint titulaire à la CA nationale et membre du Bureau national après les élections de mai 1952 puis secrétaire général adjoint après les élections de mai 1953. La même année 1952-1953, il fut élu secrétaire de la section académique (S3) de Paris, en remplacement de Ruff, dont les « autonomes » se méfiaient de plus en plus, et pour barrer la route à la candidature de Martin. Il eut pour adjoint, Letonturier, alors secrétaire de la section départementale (S2) de la Marne et militant École Émancipée rallié à l’autonomie, avec lequel il s’entendit toujours très bien. Celui-ci lui succéda à la tête du S3 en 1955, quand lui-même, tout en restant secrétaire général adjoint, fut chargé de la Commission corporative (une nouvelle fois, en remplacement de Ruff), fonctions qu’il conserva jusqu’à son départ de la direction nationale en 1961-1962.

La responsabilité de secrétaire du S3 de Paris était très absorbante. Le S3 syndiquait environ le quart des effectifs totaux du SNES, la plupart des responsables nationaux étaient parisiens. Le poids du S3 de Paris était déterminant dans les congrès nationaux. Ce fut particulièrement le cas au congrès de Besançon de 1954. Sur tous les sujets à l’ordre du jour, le S3 proposa les motions adoptées lors de son propre congrès académique, qu’il fit distribuer à tous les congressistes. Cette distribution de textes ronéotés sur papier de couleur différente suivant les questions fut une première dans les méthodes de travail et de discussion. Elle fut ensuite reprise par la direction nationale elle-même et par les autres S3. Lors de ce congrès, le S3 de Paris fit voter un grand nombre de ses positions, y compris parfois contre la volonté du secrétaire général Bay, ce qui aggrava un peu plus les dissensions entre les deux hommes. Benmerah trouvait le secrétaire général têtu et estimait que sa conception de l’autonomie syndicale, radicalement hostile à toute prise de position politique, était dépassée et inadéquate en cette période de décolonisation dramatique. Écartelé entre sa reconnaissance au système éducatif laïque français qui avait permis son ascension sociale et sa condamnation du colonialisme, il estimait que le syndicalisme ne pouvait se taire devant les victimes des violences coloniales en Afrique du Nord et dans l’Union française. À la suite des « ratissages » du Cap Bon et des fusillades et arrestations du Maroc en 1952, il fallait que "s’élève la voix de l’Université française pour rappeler son attachement aux sentiments de .fraternité, de tolérance, de liberté [...] pour conserver l’amitié et l’amour des peuples que nous voulons associer à notre destinée [...] peuple algérien notamment, qui ne saurait être réduit à un conglomérat de miséreux et d’analphabètes ataviquement dressés à la servitude" (comme l’écrivait le secrétaire du S3 d’Alger, Bogliolo - très hostile aux prises de position de la direction parisienne du SNES - auquel il répondit dans L’Université syndicaliste en mars 1953).

Au congrès de 1956, qui se tint au lycée Decour, quelques jours après le vote des pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet, la motion relative à l’Algérie fut étudiée en commission présidée par le rapporteur Letonturier - comme l’habitude allait en être prise à chaque congrès jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie - et à laquelle participait Benmerah. Celui-ci se sentait évidemment très concerné, vivait très douloureusement cette guerre qui ne disait pas son nom. À la suite d’une longue discussion qui dura une grande partie de la nuit, un compromis fut trouvé entre le texte du S3 de Paris et le S3 d’Alger. Mais en séance plénière, le secrétaire du S3 d’Alger, Staropoli s’opposa à la transmission au Président du Conseil de la motion générale votée à l’unanimité (sauf Bay). Des incidents eurent surtout lieu à propos de la motion annexe s’opposant formellement à l’utilisation du contingent en Afrique du Nord. Staropoli manifesta violemment son hostilité en traitant les jeunes appelés du contingent de "couards". Outré par de tels propos, alors qu’il avait fallu de longues heures de discussion pour trouver un accord, Benmerah cassa sa chaise et la lança depuis la tribune en direction de la délégation d’Alger. De vifs échanges eurent lieu entre Letonturier et Staropoli. On décida de passer au vote par mandats et le texte fut approuvé par 8996 mandats (42 %), contre 3026 (14 %), 3115 (15 %) en abstention et 6044 (29 %) en refus de vote.

Au congrès du SNES de Strasbourg de mars 1961, Benmerah fut à nouveau au centre d’un incident. Quelque temps plus tôt, la direction du SNES avait opéré un virage dans ses positions, en disant que "la négociation pour le cessez-le-feu devait nécessairement passer par le GPRA", allant ainsi au-delà de la prudence de la FEN qui considérait que le GPRA ne pouvait être le seul interlocuteur. Sur cette base fut élaborée en commission - toujours présidée par Letonturier - la motion du congrès du SNES récusant "toute tentative de retour à la formule d’une table ronde, que ne saurait plus cautionner aujourd’hui aucune organisation syndicale". Un article parut alors dans La Voix du Nord, sous la signature de Pierre Mauroy, critiquant le virage pris par le SNES, notamment sous l’impulsion d’un de ses dirigeants, dont il était sous-entendu qu¹il pourrait être un sous-marin du FLN. Ce fut l’occasion pour Letonturier de faire une mise au point talentueuse sur le thème, nous sommes donc tous des agents du FLN. Dhombres, le secrétaire général du SNES, Lauré, secrétaire général de la FEN et Forestier, secrétaire général du SNI envoyèrent une lettre de protestation à La Voix du Nord et à Mauroy. Benmerah se savait très surveillé. Une consigne avait donc été donnée à tous ses camarades du SNES de ne jamais évoquer l’Algérie dans leurs conversations téléphoniques. À la suite du massacre des Algériens à Paris en octobre 1961, il écrivit au ministre de l’Éducation nationale, le 19 novembre, pour dénoncer les mesures vexatoires dont les Algériens étaient victimes quotidiennement. Selon cette lettre, il courrait le risque personnel d’être malmené par les agents de la Préfecture de police et demandait un laissez-passer pour accomplir librement ses obligations professionnelles et syndicales, ce qui "n’apporterait aucun remède aux problèmes moraux résultant de l’application de mesures indignes d’un grand pays" comme la France. Le Préfet de police, Maurice Papon, lui fit effectivement parvenir une carte de circulation invitant "les agents de l’autorité à faciliter dans toute la mesure compatible avec les règlements" sa libre circulation. Au début des années 1960, Benmerah adhéra, en même temps que ses amis, Sénécat et Letonturier, au nouveau Parti socialiste unifié, en raison de ses positions sur l’affaire algérienne. Il participa aux réunions de la section du VIe arrondissement mais fut rapidement dégoûté par les querelles de chapelle. Il ne resta au parti que deux ans. L’indépendance de l’ Algérie, et surtout les conditions dans lesquelles elle fut acquise, ne lui apporta pas satisfaction. Quand son ami Chanderli, devenu ministre de l’information de l’Algérie indépendante lui demanda de revenir au pays en lui proposant de devenir recteur d’Alger, il refusa. Tout en rendant hommage au rôle du FLN dans la libération du peuple algérien, il n’avait aucune confiance dans son attachement à la démocratie. Il avait choisi définitivement la France comme patrie. Il ne retourna que plus tard faire un court séjour en Algérie avec ses petits-enfants, invité par l’un de ses neveux, devenu directeur de la compagnie aérienne algérienne ; tout ce qu’il y vit le confirma dans son choix. En 1962, Benmerah ne figura sur aucune liste aux élections à la CA nationale et abandonna toutes ses responsabilités syndicales. Son départ fut motivé, selon lui, par un désaccord majeur avec ses camarades de la direction, concernant une affaire corporative. Depuis 1954-1955, en tant que secrétaire général adjoint, il était chargé plus particulièrement de suivre les problèmes corporatifs, pour lesquels il avait acquis une grande compétence. Il dirigea pendant plusieurs années la Commission corporative. Il en fut partiellement déchargé en 1956. À partir de cette année, les élections à la CA nationale eurent lieu tous les deux ans. En 1958, Ruff devint responsable de la Commission corporative mais puisqu’en 1960, il avait présenté une liste D aux élections, Benmerah retrouva la direction de la Commission en 1960. Durant son passage au ministère de l’Éducation nationale dans le gouvernement Debré, Louis Joxe avait été amené à étudier le reclassement de l’ensemble de la profession enseignante. Dans ce cadre, il proposa aux professeurs des classes préparatoires une échelle fonctionnelle leur permettant de terminer leur carrière aux échelles lettres, revendication formulée par l’Union des professeurs de Spéciales. Il informa Dhombres et Benmerah au début de l’année 1960 de cette possibilité mais en précisant qu’il n’entamerait aucune démarche sérieuse sans être sûr de l’accord du SNES, sachant que le syndicat revendiquait alors le "cadre unique" pour les deux catégories phares de l’enseignement, les certifiés et les agrégés. Au grand désappointement de Benmerah, le secrétaire général du SNES tergiversa et répondit qu’il fallait d’abord qu’il obtienne l’aval du congrès national du syndicat. Au congrès de Pâques, une commission de secrétaires de S3 élabora une motion précisant que le SNES demandait le "cadre unique" pour les catégories des certifiés et des agrégés "avec un indice de départ et un indice terminal unique", à laquelle Dhombres et Benmerah ne purent que donner leur aval. Hombourger, pourtant secrétaire général adjoint, proposa d’ajouter que "cet indice terminal ne pourrait être modifié par l’attribution de points indiciaires dépendant de la fonction des intéressés ou des classes dans lesquelles ils exercent". Dhombres considéra cet additif comme une mise en cause de la confiance en la parole du secrétaire général. Hombourger retira son additif, le texte fut voté en l’état mais il signifiait que le SNES refusait la proposition de Joxe, qui comportait à son sens la rupture du corps des agrégés. Le dossier fut refermé. Benmerah considéra qu’une chance historique venait d’être gâchée pour les professeurs de classe préparatoires aux grandes écoles. Il en voulut beaucoup à Hombourger et à Dhombres lui-même, qu’il trouvait brillant mais finalement toujours trop "mou" lorsqu’il rencontrait une opposition. En 1961, il ne fut plus secrétaire de la commission corporative et ne se représenta pas aux élections de 1962. Dès lors, Benmerah se consacra uniquement à son enseignement dans sa classe de mathématiques supérieures au lycée Louis le Grand, où il avait été nommé en 1956. À aucun moment, il n’avait accepté la moindre décharge à titre syndical. En 1969, il devint professeur de mathématiques spéciales et put ainsi accéder à l’échelle lettre A grâce à la création de la catégorie des chaires supérieures, réservée à un petit nombre de professeurs de classes préparatoires de deuxième année. Il resta ensuite syndiqué de base. En 1968, il fit la grève dans les premiers jours mais décida de reprendre les cours durant quarante-huit heures pour manifester son opposition à la démagogie de collègues qui soutenaient les débordements injurieux d’élèves à l’égard de ses collègues. Il prit sa retraite en 1981.

SOURCES : Archives IRHSES. — Presse syndicale. — Renseignements fournis par l’intéressé.

Alain Dalançon