Partenaires

CNRS
Centre d'histoire sociale, Paris 1     Editions de l'Atelier


Rechercher


Accueil du site > Au fil du Maitron > Tome 4 (Cos-Dy) > DESACHY Julien, François.

DESACHY Julien, François.

Cette biographie de Julien Desachy a été réalisée par Loïc Le Bars dans le cadre du groupe de travail dirigé par Jacques Girault. La signature de Jacques Girault a été attribuée par erreur et nous nous en excusons auprès de Loïc Le Bars.

Né le 21 octobre 1919 à Saint-Sauveur (Oise), mort le 19 juillet 2005 à Clermont (Oise) ; instituteur ; secrétaire des sections de l’Oise du Syndicat national des instituteurs (1951-1955) puis de la Fédération de l’éducation nationale ; membre du bureau national du SNI et de la commission administrative nationale de la FEN (1956-1964 et 1969-1973) ; directeur-gérant de L’École émancipée (1973-1985) ; secrétaire départemental de l’Oise de la Fédération générale des retraités (1976-2000).

Son père, unique employé d’un marchand de vin, était membre de la section socialiste SFIO de Liancourt, et sa mère, débitante, devenue mercière-couturière, partageait ses convictions politiques sans militer. Leurs cinq enfants ne reçurent aucune éducation religieuse. Resté toute sa vie fidèle à sa région d’origine, le sud du département de l’Oise, Julien Desachy fit ses études à l’école communale de Saint-Sauveur avant de rejoindre l’école primaire supérieure de Beauvais en 1932. En 1935, il entra à l’École normale d’instituteurs de Beauvais. Il commença sa carrière d’instituteur en 1938 à Saint-Just (Oise). L’année suivante, il fut nommé à Monchy-Saint-Éloi. Adhérent de la section de l’Oise du SNI, dirigée depuis la réunification syndicale de 1935 par des militants de l’École émancipée, il n’y exerça aucune responsabilité. Il en fut de même au Parti socialiste SFIO.

Julien Desachy fut mobilisé le 10 juin 1940. La débâcle de l’armée _ française le conduisit à Cavaillon (Vaucluse) où il rejoignit les chantiers de jeunesse jusqu’en janvier 1941. Revenu dans son département d’origine, il enseigna à Cires-lès-Mello. Il se maria en août 1943 à Saint-Vaast-lès-Mello (Oise) avec une collègue qui exerçait dans la même localité. En 1957, avec sa femme, il fut nommé à Mélicocq où il resta jusqu’à sa retraite en 1974. Le couple eut trois enfants.

En 1945, quand le SNI se reconstitua dans l’Oise, Julien Desachy rejoignit le groupe des Amis de L’École émancipée qui reprit la direction de la section. En octobre 1946, il devint délégué syndical dans le canton de Neuilly-en-Thelle. Le mois suivant, il fut élu pour la première fois au conseil syndical de la section départementale. Sur le plan politique, il reprit sa carte au Parti socialiste SFIO mais, ne pouvant admettre son virage vers la « troisième force » après la rupture du tripartisme, il le quitta en 1947. Il se consacra alors entièrement à son activité syndicale. Responsable du fichier des adhérents puis de la trésorerie au sein du bureau de la section du SNI, il en devint le secrétaire en novembre 1951. Profondément attaché à la tradition syndicaliste-révolutionnaire de l’École émancipée, il contribua à faire de cette section une sorte de modèle de ce qui devait être pour lui le fonctionnement d’une organisation pratiquant une véritable démocratie syndicale : assemblées générales souveraines élisant le conseil syndical à la proportionnelle et au plus fort reste, tribune libre permanente ouverte à toutes les tendances dans le bulletin départemental… Il participa également à cette époque au bureau de la section départementale de la FEN, elle aussi dirigée par l’École émancipée, qui, défendant le principe d’une fédération d’industrie regroupant l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale, s’efforça de faire de cette instance autre chose qu’un simple organisme de liaison sans réelle intervention. Il continua à défendre cette orientation quand il en devint le secrétaire.

Julien Desachy rédigea en 1953 le compte rendu du congrès du SNI dans L’École émancipée. Les articles qui suivirent cette première contribution illustrèrent sa volonté de défendre et d’actualiser l’orientation syndicaliste-révolutionnaire de sa tendance. Il se fit l’avocat du principe du « traitement unique » pour tous les instituteurs que la Fédération unitaire de l’enseignement avait préconisé pendant l’entre-deux-guerres. En novembre 1955, il abandonna son poste de secrétaire départemental du SNI mais continua à jouer un rôle essentiel dans son syndicat en tant que secrétaire adjoint, jusqu’à sa retraite. La section du SNI prit position, dès le début de la guerre d’Algérie, en faveur de négociations avec les nationalistes algériens. En mai 1956, dans une affiche intitulée « Non à la guerre ! », elle préconisait une grève générale contre le vote des pouvoirs spéciaux au gouvernement présidé par Guy Mollet. Elle s’efforça de faire vivre un comité départemental contre la guerre qui regroupa, outre le SNI et la FEN, le PCF, la CGT et, à certaines occasions, la CFTC, CGT-FO et la Ligue des droits de l’Homme. Ce comité organisa la mobilisation contre l’accession au pouvoir du général de Gaulle et les manifestations lors du putsch des généraux à Alger en 1961. À partir de 1958, la présence du Parti socialiste autonome, auquel Desachy adhéra dès sa fondation ainsi qu’au Parti socialiste unifié qui lui succéda, modifia le rapport de force au sein de ce comité et rendit plus difficile le dialogue avec le PCF et les organisations qu’il influençait.

En 1956, Julien Desachy fut élu à la commission technique paritaire départementale de l’enseignement primaire, où il siégea sans interruption jusqu’en 1975, et au bureau national du SNI sur la liste de l’École émancipée. Au sein de cette instance, de même que dans les congrès du SNI et de la FEN, il intervint sur les problèmes corporatifs et en particulier sur celui des salaires. Il défendit à plusieurs reprises la nécessité de se battre pour des augmentations uniformes pour toutes les catégories qu’il opposait aux relèvements en pourcentage qui accentuaient la hiérarchie des traitements. En 1963, il conduisit la liste de l’École émancipée aux élections au BN du SNI où il fut élu en compagnie d’Yves Thomas. Il représenta sa tendance à la CA de la FEN. La lutte contre ce qu’elle appelait la politique « d’intégration des syndicats à l’État » menée par le pouvoir gaulliste était devenue, depuis la fin de la guerre d’Algérie, le principal cheval de bataille de cette tendance. Les dirigeants de la FEN et du SNI avaient affirmé à plusieurs reprises leur volonté de préserver l’indépendance syndicale. Mais les militants de l’École émancipée considéraient que ces déclarations de principe ne suffisaient plus et qu’il fallait les concrétiser par un « geste de rupture » avec « l’État bonapartiste ». Ses porte-parole au congrès du SNI à Lille en juillet 1964 demandèrent la démission des représentants de la FEN et du SNI au Conseil économique et social et à tous les autres organismes destinés à mettre en œuvre la « réforme administrative » considérée comme la première étape de l’intégration des syndicats. Les dirigeants de la majorité autonome, soutenue sur ce point par la minorité « Unité et Action », repoussèrent cette exigence. Paul Duthel, principal responsable dans l’École émancipée de ce qui allait bientôt s’appeler l’Organisation communiste internationaliste, suggéra à ses camarades de tendance la démission de leurs représentants du BN du SNI afin de montrer toute l’importance qu’ils accordaient à ce problème. Sa proposition suscita de nombreuses objections, exprimées notamment par Desachy, et ne fut approuvée qu’au terme d’une longue discussion. Cette démission, annoncée à la fin du congrès, provoqua de sérieux remous dans la tendance. Certains militants reprochèrent à leurs camarades présents au congrès de Lille d’avoir pris leur décision sans avoir réuni au préalable les instances régulières de la tendance. D’autres mirent en doute l’utilité et l’efficacité de ce coup d’éclat. Cet épisode constitua le premier acte d’une crise qui se développa par la suite. Desachy et nombre de ses camarades s’inquiétaient de l’influence grandissante des militants de l’OCI et leur reprochaient de vouloir à tout prix imposer leurs positions et de mettre ainsi en danger l’existence même de la tendance.

Cette crise interne n’empêcha pas l’École émancipée de continuer à s’opposer dans la FEN à la présence des organisations syndicales dans les commissions d’application du Ve plan, aux grèves tournantes et à d’autres actions disloquées et à préconiser notamment une manifestation centrale contre « la réforme Fouchet ». Ces militants s’engagèrent de toutes leurs forces dans la grève de mai-juin 1968. Dans l’Oise, Desachy contribua à mettre en place un comité départemental de grève regroupant des fonctionnaires et des travailleurs du privé. Comme ses camarades de tendance, il s’éleva contre les conditions dans lesquelles les enseignants furent appelés à se prononcer sur les résultats des négociations avec le ministère de l’Éducation nationale et contre l’appel à la reprise du travail que les dirigeants du SNI et de la FEN adoptèrent à la suite de cette consultation. Il n’approuva pas l’occupation des locaux du SNI par des membres d’un « comité de grève de l’enseignement » qui entendaient protester, à l’initiative des militants de l’OCI, contre la « trahison » des responsables syndicaux.

La crise de l’École émancipée entra dans sa phase finale. Julien Desachy fut l’un de ceux qui considérèrent que les « Comités d’alliance ouvrière des travailleurs de l’enseignement », créés à l’initiative de l’OCI et présentés comme des regroupements politiques de « front unique », constituaient des organismes concurrents de l’École émancipée sur le plan syndical. Les militants de l’OCI qui refusèrent de quitter les CAOTE furent exclus de certains groupes départementaux de la tendance. Ils présentèrent des listes au nom de l’« École émancipée-Front unique ouvrier » aux élections pour renouveler plusieurs instances syndicales. La scission étant officialisée, Julien Desachy signa un texte intitulé « Fidèle à son passé, l’École émancipée poursuit sa route » qui parut dans L’École émancipée du 28 juin 1969. Ce texte, contresigné par des anciens secrétaires de la Fédération unitaire de l’enseignement et par les responsables de la tendance depuis 1945, rejetait la responsabilité de la crise et de son dénouement sur l’OCI qui avait voulu « imposer des mots d’ordre, des faits accomplis et des actions extérieures » à l’ensemble d’un regroupement syndical « de révolutionnaires d’origines bien diverses ».

Dès lors, Julien Desachy, qui n’était plus membre du PSU, occupa une place essentielle dans la tendance qui venait de réaffirmer sa fidélité aux idéaux du syndicalisme révolutionnaire. En 1969, il fut élu de nouveau au BN du SNI. Il y siégea, ainsi qu’à la CA nationale de la FEN, jusqu’en 1973, date à laquelle il devint directeur-gérant de L’École émancipée. Sa tendance, tout en continuant à intervenir dans la FEN, en particulier en faveur de la « titularisation immédiate des maîtres-auxiliaires », participa aux nouvelles formes de lutte : combat féministe en faveur de la légalisation de l’avortement, soutien aux comités de soldats frappés par la répression, présence dans les coordinations antinucléaires…

À partir de 1975, Julien Desachy, retraité, se consacra entièrement à L’École émancipée où il publia, en plus de ses articles de fond, qui complétaient les prises de position de sa tendance, des dossiers sur les salaires dans la fonction publique, la Sécurité sociale, le paritarisme… Il entra à cette date au bureau de la section de l’Oise de la Mutuelle générale de l’éducation nationale et devint secrétaire départemental de la Fédération générale des retraités, poste qu’il occupa jusqu’en 2000. Dans L’École émancipée, Julien Desachy continua de dénoncer les « compromissions » de la direction « Unité, Indépendance, Démocratie » de la FEN, et en particulier la signature « d’accords de collaboration de classe » sur les salaires et les atteintes à la démocratie syndicale engendrées par la « bureaucratisation » croissante de l’« appareil fédéral ». Il n’était pas plus indulgent à l’égard des militants « Unité et action », coupables à ses yeux de s’opposer aux formes de lutte que lui et ses camarades préconisaient, comme la « grève reconductible par les AG de grévistes ». En janvier 1980, il publia dans L’École émancipée un article portant sur les rapports entre partis et syndicats. Après avoir rappelé qu’il « avait du mal, depuis toujours, à distinguer la limite sur le rôle du parti et le rôle du syndicat », il préconisait la constitution d’une « organisation », dont il ne précisait pas la nature, « structurée d’une certaine discipline par acceptation de la règle de la majorité après discussion démocratique en ayant placé tous les garde-fous statutaires contre la bureaucratisation ». L’École émancipée préfigurait ce type de regroupement et représentait pour lui bien autre chose qu’une tendance syndicale !

Julien Desachy, à titre personnel, appela à voter dès le premier tour des présidentielles de 1981 pour François Mitterrand, considérant que le « totalitarisme en douceur style Giscard d’Estaing » constituait le « danger principal ». Cette prise de position, que certains de ses camarades lui reprochèrent, ne l’empêcha pas, dès novembre 1981, de critiquer les « concessions » faites au patronat par le nouveau pouvoir puis de s’élever contre le renoncement du gouvernement Mauroy à mettre en œuvre la « nationalisation de l’enseignement privé ». À la rentrée 1985, il transmit la responsabilité de L’École émancipée à Michel Chauvet. La revue continua à publier régulièrement ses articles et ses dossiers.

En 1987, Julien Desachy témoigna sur sa tendance depuis la guerre dans le séminaire de recherches sur l’histoire du syndicalisme enseignant organisé par le Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme et le Centre fédéral FEN. En 1989, quand la FEN créa le prix Maitron, il accepta de faire partie du jury et y resta dix ans. En 1993, il approuva la fondation de la Fédération syndicale unitaire et participa à la création du SNUIPP.

La maladie l’obligea à réduire puis à interrompre son activité militante à la fin des années 1990. Libre-penseur, il avait animé localement d’autres organisations : la MAIF, la MAE, l’Autonome de solidarité laïque, l’École moderne… Il fut un des signataires de l’appel fondateur de la fondation Copernic en 1998.

Julien Desachy fait partie de cette génération de militants de l’École émancipée qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale aux côtés des anciens dirigeants de la Fédération unitaire de l’enseignement, transmirent aux nouvelles générations la tradition syndicaliste-révolutionnaire dont ils étaient les dépositaires.

SOURCES : L’École émancipée. — L’École libératrice, L’Enseignement public. — Renseignements fournis par l’intéressé. — Arch. déposées au CERMTRI. — Notes de Jean-Pierre Besse.

Loïc Le Bars