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Besançon ouvrier. Aux origines du mouvement syndical, 1862-1914

Jean CHARLES

Presses universitaires de Franche-Comté, Besançon, 2010, 406 p., 17 €.

Jean Charles, spécialiste de l’histoire du syndicalisme, en particulier de la CGTU, nous offre aujourd’hui une réédition d’un ouvrage de 1962, Les débuts du mouvement syndical à Besançon, qui se lit toujours avec un grand intérêt. Il a choisi de rééditer l’ouvrage tel qu’il était et de lui ajouter une postface. Avec beaucoup de souplesse, cette formule lui permet de le compléter tout en corrigeant les aspects que la recherche historique a infirmés ou nuancés.

L’ouvrage repose principalement sur les archives de la Fédération ouvrière et de la Bourse du Travail de Besançon, et de plusieurs syndicats, dépouillées en 1959-1962, puis à nouveau en 2008-2009. Ces procès-verbaux rares, sans lacunes, permettent une étude interne du syndicalisme local, de sa création en 1891 à 1914. Alors que nationalement, le syndicalisme révolutionnaire domine les années de la Belle Epoque, il s’impose à Besançon seulement durant trois ans – mais quelles années !- Il est rapidement submergé par un réformisme étale qui, par delà les traditions suisses des horlogers, renvoie à un environnement socialiste modeste et divisé, éclipsé, voir phagocyté par un radicalisme aux fortes connotations anticléricales qui garde une influence durable sur les ouvriers. La postface de 90 pages, sous le titre « 2009 : nouvelles approches, nouveaux problèmes », essaie de synthétiser et mettre en perspective des études nationales et régionales. Une première partie présente les acquis de la recherche et la seconde aborde plusieurs pistes d’analyse et problèmes non résolus.

Depuis 1962, la recherche a engrangé des résultats fiables. L’émergence du syndicalisme entre 1862 et 1892 est mieux connue grâce à l’étude de Michel Cordillot, La naissance du mouvement ouvrier à Besançon. La Première Internationale (1869-1872). Jean Charles dresse ensuite un tableau très précis de l’environnement partisan qui pèse sur ce mouvement. L’auteur montre enfin le soutien de la Fédération ouvrière et de la Bourse du Travail à l’Université populaire. Il s’agit là d’un cas d’espèce en France : celle de Besançon s’illustre par l’étonnante périodicité des conférences et des auditoires nombreux avec une forte présence ouvrière et féminine. Ce dernier aspect ne peut se comprendre sans la réelle soif de savoir des ouvriers, mais aussi sans l’intense travail de propagande conduit par la Fédération. Autant de points qui permettent d’apprécier aujourd’hui ce que signifiait il y cinquante ans travailler sur le mouvement ouvrier alors qu’aucune étude régionale n’existait et que « les travaux nationaux se comptaient sur les doigts d’une seule main ».

Jean Charles aborde ensuite les pistes d’analyse et les problèmes de recherche non résolus. Au tournant du siècle, Besançon n’est plus seulement une ville horlogère marquée par l’éclatement en petits ateliers, car d’autres branches industrielles fortement concentrées ont fait leur apparition. L’auteur s’emploie surtout à mieux cerner l’hégémonie du réformisme dans les organisations syndicales par une analyse des idées qui animent les militants. Il cherche à apprécier les filiations, à repérer les vecteurs des pratiques syndicales et politiques. Il repose une question ancienne, -le réformisme a-t-il des racines sociales ?-, en se méfiant des « déterminismes socio-économiques ». Avec prudence, il apporte de solides éléments de réponse en insistant sur le poids de l’environnement politique évoqués plus haut. L’auteur nous offre enfin une nouvelle appréciation des luttes, replacées dans leur contexte et il réévalue le rôle des libertaires dans la conduite de celles-ci, notamment celle des ouvrières des soieries en 1908. L’attitude de ces militants est toute de prudence et très proche de la manière de conduire les luttes des directions réformistes antérieures.

Tout autant que dans son premier ouvrage, l’auteur a le souci de montrer la vie des militants et quelles sont leurs pratiques. Il dresse ainsi un portrait tout en nuance d’Adrien Graizely, horloger d’origine suisse, fondateur du syndicalisme bisontin, secrétaire de la Bourse du Travail durant trente ans.

Le but que s’était fixé Jean Charles est brillamment atteint. La réédition de cette monographie et sa postface enrichit indéniablement notre connaissance du mouvement ouvrier bisontin. Au-delà, les problèmes qu’il soulève renvoient plus largement à l’histoire sociale du politique. En effet, l’histoire locale reste très féconde lorsqu’elle est nourrie par une connaissance approfondie de l’histoire longue de tout le mouvement ouvrier : « c’est ce qui lui donne à la fois le « piqué » et la « profondeur de champ » qui font les meilleures images » (Antoine Prost, extrait de la préface). Jean Charles a réalisé plusieurs recherches de première main sur la CGTU, largement inédites malheureusement. Pour le moins, la lecture de son Besançon ouvrier stimule à nouveau notre appétit.

Claude Cuenot