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Instits, profs et syndicats en Alsace, 1918-2000. Contribution à l’histoire du syndicalisme de l’enseignement public dans l’académie de Strasbourg.

Françoise Olivier-Utard (dir.)

Strasbourg, Almémos, 2008, 335 p.

Compte rendu par Laurent Frajerman.

A la suite d’un colloque tenu à Strasbourg, Françoise Olivier-Utard et l’association Almémos (association alsacienne des rédacteurs du Maitron) nous offrent un livre bien conçu, enrichi par quelques photographies et surtout par des illustrations d’époque. Les caricatures très drôles de René Fritsch, militant local du SNI et dessinateur à l’occasion, nous éclairent sur la mentalité si particulière des enseignants engagés, capables aussi bien de se déchirer pour des thèmes à forte teneur idéologique que de prendre de la distance sur leur action [1].

Dans un avant-propos instructif, Françoise Olivier-Utard résume ainsi la problématique et l’intérêt du livre : « analyser comment les enseignants alsaciens devenus français en 1919 [ont] vécu la transition du système allemand au système français ». En effet, le parti pris d’étudier le cas alsacien se révèle très fécond, car la forte spécificité alsacienne permet de mieux percevoir les traits du « modèle FEN » : c’est la seule région dans laquelle le SNI se heurte à une concurrence syndicale importante avant mai 68, sans oublier le maintien du concordat et l’absence de laïcité... Contrairement au puissant mouvement national, les instituteurs alsaciens sont peu nombreux à faire grève pour défendre la IVe république.

L’importance de l’attachement du SNI aux valeurs de laïcité, de la république et du patriotisme pacifique est pleinement illustrée par le cas alsacien, lorsque le syndicat se montre prêt à perdre des adhérents en refusant tout enseignement en allemand, contrairement à la demande de nombreux instituteurs et de la population. Pour Dominique Huck, le syndicat révèle « le rôle politique dévolu à l’école en tant que matrice de la nation et diffuseur du ciment de l’unité nationale, la langue française. » Contre les élus locaux, le SNI argumente aussi en présentant le Français comme une langue universelle, au dessus des particularismes. Ce débat n’est pas seulement alsacien, puisque la majorité nationale du SNI polémique avec la minorité « unitaire », coupable de soutenir l’enseignement en allemand dans cette région. En revanche, le SGEN local se montre partagé, et donc partisan d’un compromis.

En effet, deux organisations cohabitent en Alsace, et cette division syndicale recoupe partiellement l’existence de deux corps : les instituteurs nommés selon les règles nationales, souvent venus de « la France de l’intérieur », et ceux du cadre local, alsaciens formés par le système scolaire allemand et maitrisant mal le français dans les premiers temps. Entre les deux guerres, ces derniers accordent majoritairement leur confiance au groupement professionnel, dirigé par l’autonomiste Rossé. Celui-ci dirige un syndicat de fonctionnaires alsaciens tout en étant député social-chrétien. Il finit sa carrière en se ralliant aux nazis, ce qui discrédite son organisation à la Libération, mais le SNI, n’en profite guère, à cause de son intransigeance laïque et patriote. On assiste alors à un passage de témoin entre le groupement professionnel et le SGEN-CFTC, ce qui ne signifie pas que le SGEN reprenne en tous points l’idéologie de son prédécesseur. François Uberfill montre que le SGEN euphémise ces idées et recherche activement un compromis avec l’administration. Finalement, sa position ne varie guère entre l’Alsace et le reste du territoire, d’autant que les alsaciens fournissent dans les années 1950 une part importante des effectifs globaux du syndicat, et que Paul Caspard, l’un de ses leaders et dirigeant confédéral [2], veille au grain pour éviter toute tentation isolationniste.

Ce livre a donc pour originalité de se baser sur l’échelle régionale, en lieu et place de l’échelle nationale si souvent traitée, mais cette médaille a un revers : l’insuffisante prise en compte des caractéristiques nationales du syndicalisme enseignant, qui ne permet pas toujours d’établir ce qui est spécifique à l’Alsace-Moselle. Le premier chapitre ne pallie pas ce problème, car s’il est opportun sur le plan méthodologique, il fait l’impasse sur l’historiographie. Ainsi, les démêlées des structures locales de l’Empire FEN avec un SGEN majoritaire sont évoquées sans citer l’article pionnier de Madeleine Singer dans Le Mouvement Social [3]. Sur le plan des tendances du SNI également, la section du Haut-Rhin fort bien étudiée par Léon Strauss témoigne d’un phénomène que l’on retrouve dans d’autres départements (la Somme par exemple) : la direction est favorable à la minorité « Unité et Action » alors que les syndiqués préfèrent Force Ouvrière en 1948 et soutiennent globalement la majorité autonome.

L’ouvrage se centre sur les instituteurs et sur la période 1920-1968, soit celle de la construction puis de l’apogée du syndicalisme enseignant au plan national, mais aussi celle durant laquelle les luttes laïques furent les plus vives. Françoise Olivier-Utard décrit subtilement les ruptures sémantiques aboutissant à la perception actuelle du mot « laïcité ». Elle note qu’au début du XXe siècle, les Allemands, pris dans le conflit entre protestants et catholiques, raisonnent en terme « de droits des minorités plutôt qu’en séparation des pouvoirs ». Elle fait un sort bienvenu aux promoteurs de la laïcité ouverte, qui au fond « souhaitent le retour du pouvoir politique » des religions. De son côté, le sociologue Roland Pfefferkorn milite contre le statut scolaire d’Alsace-Moselle, en montrant qu’il sert de modèle aux partisans de l’enseignement privé et de l’introduction sur l’ensemble du territoire français du néo-libéralisme à l’école, et en demandant simplement, comme première étape, que les cours de religion deviennent facultatifs.

Les amateurs de prosopographie se réjouiront de la présence de 90 pages de biographies, complétées à partir des données recueillies pour le Maitron. En effet, ce syndicalisme enseignant atypique fournit plusieurs cadres de premier plan, tel Louis-Claude Klein, ancien membre du groupement professionnel autonomiste, qui préside à la fin des années 1920 l’internationale des syndicats enseignants réformistes [4]. Ces hautes fonctions internationales lui sont dévolues grâce à son bilinguisme, fort utile dans une période de rapprochement entre instituteurs pacifistes allemands et français. On découvre aussi le rôle de Marcel-Edmond Naegelen dans la syndicalisation des instituteurs du Bas-Rhin, avant qu’il n’exerce à la Libération la fonction de ministre SFIO de l’éducation nationale.

Ce livre est un exemple de collaboration entre chercheurs et acteurs, dans la lignée du Maitron. Ainsi Paul Berger, ancien secrétaire de la FEN Moselle, décrit le cas particulier d’un département francophone, mais attaché au statut scolaire allemand, dont le rattachement à l’académie de Nancy, en 1972, a réveillé la souffrance générée par le comportement dominateur des français. Paradoxalement, ce rattachement n’a pas aidé sur le long terme à laïciser l’école publique en Moselle. Avec Jacques Ungerer, ancien secrétaire académique du SNES et professeur d’histoire, on découvre les nuances entre les sections alsaciennes et la Moselle bien sûr, et aussi avec la section SNI du Bas-Rhin qu’il étudie, nettement plus politisée que celle du Haut-Rhin.

Enfin, Jules Longechal retrace la genèse et le développement de la Caisse Mutuelle des enseignants du Bas-Rhin. Là encore, de nombreux traits correspondent aux normes nationales : l’engagement d’un noyau militant dans les œuvres et l’économie sociale, ici une banque, la recherche du patronage des autorités académiques (recteur, inspecteur d’académie…), les tentatives de regroupement de toutes les associations enseignantes dans un même immeuble etc. En guise de conclusion, on ne peut que recommander ce livre aux articles clairs, bien écrits, et qui démontre la vitalité de l’association alsacienne du Maitron.

Laurent Frajerman, docteur et professeur agrégé d’histoire, CHS du XXe siècle.


[1] Frajerman Laurent, « L’engagement des enseignants. Figures et modalités, 1918-1968 », Histoire de l’éducation, n° 117, janvier 2008, p. 57-95.

[2] La biographie de Paul Caspard indique qu’il siège au bureau confédéral de la CFTC-CFDT entre 1963 et 1973 et préside la Fédération des Fonctionnaires de 1967 à 1972. Il fait partie des négociateurs de Grenelle en mai 68 et occupe une fonction d’intermédiaire entre un SGEN remuant et la confédération.

[3] « La politique de Paul Vignaux, secrétaire général du SGEN, vis-à-vis de la ligue de l’enseignement (1948-1956) » n° 169, octobre-décembre 1994.

[4] Le Secrétariat Professionnel International de l’Enseignement, constitué essentiellement par le SNI, et adhérent de la Fédération Syndicale Internationale, installée à Amsterdam.