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BARCIA Robert, Félix. Pseudonymes : HARDY, GIRARDOT Roger

Né le 22 juillet 1928 à Paris (XIVe arr.), mort le 12 juillet 2009 à Créteil (Val-de-Marne) ; représentant en produits pharmaceutiques puis gérant d’entreprise ; trotskyste, dirigeant de l’Union communiste internationaliste devenue l’Union communiste à partir de 1967, organisation plus connue sous le nom de Lutte Ouvrière (LO).

Robert Barcia, de nationalité française, est né à Paris dans un milieu très modeste. Son père était un immigré espagnol, sympathisant communiste, qui travaillait comme manutentionnaire aux Halles de Paris. Sa mère, de nationalité française, était marchande de quatre-saisons.

Barcia passa toute son enfance dans le quartier des Halles. Il commença à militer très jeune, rejoignant les Jeunesses communistes durant l’occupation allemande, en avril 1943, à l’âge de quatorze ans.

Ses activités militantes lui valurent d’être arrêté par la police française en septembre 1943. Trouvé en possession d’un paquet de tracts, il fut incarcéré à la prison de la Santé où il demeura cinq mois, jusqu’en février 1944. Il fut libéré par décision administrative en raison de son jeune âge, car il n’avait pas encore seize ans.

C’est par l’intermédiaire des parents d’un des ses camarades de prison, membre des JC, qu’il fut mis en relation avec l’étudiant en médecine Jacques Léglise, un militant trotskyste, membre du Groupe Communiste ( IVe Internationale) groupe d’une dizaine de militants dont le dirigeant était David Korner, dit Barta. Jacques Léglise le présenta ensuite à Mathieu Bucholz, un des principaux militants de ce groupe qui se chargea de sa formation politique. Cette organisation trotskyste avait des contacts avec quelques militants des JC, qu’elle cherchait à gagner à ses idées. Cette activité coûta la vie de Mathieu Bucholz, lequel, repéré par des responsables du Parti communiste, fut enlevé lors d’une réunion en septembre 1944 dans le 20e arrondissement. Son corps fut retrouvé dans la Seine, criblé de balles, quelques mois plus tard. L’assassinat de ce jeune militant fit basculer définitivement Robert Barcia dans le camp du trotskysme. Il devint un membre actif de cette organisation où il milita sous le pseudonyme de Hardy.

Après son baccalauréat, il entreprit des études de médecine tout en militant dans ce groupe qui s’appela successivement Union Communiste (IVe Internationale) puis Union Communiste (Trotskyste). Robert Barcia souffrait alors de tuberculose et dut se faire soigner dès le début de l’année 1947 dans un sanatorium, à Briscous dans les Basses-Pyrénées. Il revint quelques jours à Paris en avril 1947 pour des démarches administratives liées à son hospitalisation, quand démarra la grève des travailleurs de Renault - Billancourt, conflit dans lequel les militants de l’U.C. jouèrent un rôle dirigeant, notamment Pierre Bois.

Durant son bref séjour à Paris, Barcia participa à quelques tâches militantes durant la grève Renault avant de retourner en sanatorium en mai. Il ne revint à Paris qu’en octobre 1947. Il démissionna de l’U.C, selon ses dires, par lassitude, durant l’été 1948. Selon d’autres sources, c’est un conflit personnel avec Barta qui fut à l’origine de son départ.

Il continua ses études de médecine, tout en travaillant comme visiteur médical pour un laboratoire pharmaceutique à partir de juillet 1949. Il se spécialisa dans la représentation médicale, travail consistant à démarcher les médecins généralistes pour leur présenter les nouveaux produits de l’industrie pharmaceutique. Il travailla dans ce secteur professionnel durant toute sa vie.

L’Union Communiste (Trotskyste) éclata en novembre 1949, suite à une scission survenue entre les deux principaux dirigeants de cette organisation, David Korner et Pierre Bois. Le groupe ne survécut pas à cette scission et disparut totalement au cours de l’année 1950.

David Korner abandonna l’activité politique et Pierre Bois continua, de son côté, à militer aux usines Renault. Robert Barcia reprit contact avec et une poignée d’anciens militants de l’Union Communiste, à la fin de l’année 1949. Avec eux, il publia dès janvier 1950 un « Bulletin d’information et d’éducation » organe du Groupe révolutionnaire communiste, une publication ronéotypée qui disparut après quelques numéros en mai 1950. Toujours malade de la tuberculose, il dut cesser toute activité pour se faire soigner à l’Hôtel-Dieu, à partir d’octobre 1950, puis au sanatorium universitaire de la MNEF, à Bouffémont durant toute l’année 1951. Il passa toute l’année 1952 à la postcure universitaire rue Quatrefages, à Paris.

Durant cette année-là, il eut des contacts avec les membres du groupe de Pierre Bois et les aida dans des tâches de discussions et de formation de leurs contacts. Il participa également en 1953-1954 à une série de cours de formation marxiste avec ces derniers. Il recommença à travailler en octobre 1953, pour peu de temps, car il rechuta et passa encore six mois en sana, à Bouffémont, jusqu’au milieu de l’année 1954.

Avec ses camarades, il reconstitua en novembre 1956 une nouvelle organisation qui prit le nom de UCI, Union Communiste Internationaliste. L’insurrection des travailleurs hongrois et la répression qui s’ensuivit provoquèrent une profonde crise au sein du Parti communiste français. Cette nouvelle situation devait permettre, selon l’analyse de l’UCI, de gagner au trotskysme nombre de militants communistes.

La nouvelle organisation s’orienta vers un travail politique de longue haleine auprès de la classe ouvrière des grandes usines, diffusant de façon régulière des bulletins d’entreprise sous le nom de "Voix Ouvrière". David Korner (Barta), à la demande d’anciens militants de son groupe, participa aux activités de l’UCI durant quelques semaines, mais des divergences avec Pierre Bois et Robert Barcia l’éloignèrent définitivement de cette nouvelle organisation en février 1957.

Robert Barcia devint dès lors le principal dirigeant de l’UCI. Il devait le demeurer durant près de cinquante ans. En décembre 1962, il lança le journal imprimé "Voix Ouvrière", d’abord sous forme bimensuelle, puis hebdomadaire à partir de novembre 1967.

La revue La lutte de classes, organe théorique de son groupe, avait recommencé à paraître durant une brève période, d’abord de novembre 1956 à avril 1957, puis de novembre 1960 à novembre 1963, avant de reparaître, sous forme bilingue français-anglais, de février 1967 à mars 1968 comme organe de « L’Union Communiste ( IVe Internationale) pour la reconstruction de la Quatrième Internationale ». Bien que les articles de cette dernière publication ne soient pas signés, nombre d’entre eux sont l’œuvre de Robert Barcia ainsi que de nombreux éditoriaux et articles de Voix Ouvrière . Ses positions en faveur de la "reconstruction de la Quatrième internationale" valurent à son organisation d’être invitée à la conférence internationale qu’organisa à Londres, en avril 1966, le Comité International de la IVe Internationale, organisation rivale du Secrétariat Unifié, dont les principaux dirigeants étaient alors Pierre Lambert, dirigeant de l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI) et Gerry Healy, leader de la Socialist Labour League (SLL) en Grande - Bretagne.

Robert Barcia conduisit la délégation de l’Union Communiste-Voix Ouvrière à cette conférence. Celle-ci fut un échec, Barcia et son groupe souhaitant participer à la reconstruction d’une internationale révolutionnaire et non pas adhérer à un des multiples rassemblements internationaux se réclamant de la Quatrième Internationale.

Cette position que Barcia développa lors de son intervention à la conférence valut à la délégation de l’Union Communiste de se faire exclure de cette réunion, après une violente diatribe de Gerry Healy. Cet incident mit un terme aux relations de Barcia avec le courant lambertiste.

L’Union Communiste-Voix Ouvrière fut dissoute par le gouvernement, avec l’ensemble des organisations d’extrême gauche le 12 juin 1968. Le groupe était surtout connu par son journal Voix Ouvrière et ses quelques 60 bulletins d’entreprise régulièrement distribués aux portes des usines. Il organisait également des conférences débats sur des sujets d’actualité à la Mutualité, à Paris, sous l’égide du Cercle Léon Trotsky (CLT), ces conférences étaient fréquentées par un public régulier de 500 à 600 personnes.

Après la dissolution de l’UC et l’interdiction de son journal, Robert Barcia et ses camarades lancèrent un nouvel hebdomadaire, bien plus étoffé que VO, dès les premiers jours de juillet 1968. Ainsi naquit Lutte Ouvrière journal se présentant comme indépendant, sans liens avec une quelconque organisation politique « pour que Mai 68 féconde et régénère le mouvement ouvrier ». LO fut la première publication d’extrême gauche à reparaître légalement, quinze jours seulement après la dissolution de la plupart des groupes d’extrême-gauche de l’époque.

Robert Barcia fut l’auteur de nombreux articles politiques et scientifiques dans les colonnes de l’hebdomadaire sous le pseudonyme de Roger Girardot.

Il apparut bien vite que Lutte Ouvrière était une organisation. Le groupe de Robert Barcia, comme les autres groupes révolutionnaires, vit affluer vers lui nombre de jeunes travailleurs, lycéens et étudiants gagnés par la vague de mai-juin 1968. Lutte Ouvrière se dota d’une direction nationale (comité central et comité exécutif) et Robert Barcia fut membre de ces deux instances de direction, réélu régulièrement lors des congrès annuels de son organisation. Pensant que la création d’un parti révolutionnaire était à l’ordre du jour, Barcia entreprit une série de contacts avec les différentes organisations trotskystes, maoïstes et anarchistes de l’époque pour leur proposer de regrouper leurs forces, malgré les divergences, dans un cadre organisationnel commun. Ses efforts furent vains, les autres groupes déclinèrent son offre. Un rapprochement s’effectua deux ans plus tard avec la Ligue Communiste d’Alain Krivine*, un « protocole d’accord » d’unité-fusion ayant même été signé, mais l’opération avorta.

Lutte Ouvrière connut dès lors connaître un certain développement. LO organisa des fêtes annuelles, durant le week-end de Pentecôte, à partir de 1971 ; ces fêtes champêtres connaîtront un certain succès, au fil des années. Un travail assidu d’implantation dans les grandes entreprises permit de développer l’organisation. C’est également à partir des élections municipales de mars 1971 que LO présenta régulièrement des candidats aux élections, se faisant ainsi connaître d’un plus large public.

Ainsi, LO présenta aux élections présidentielles Arlette Laguiller pour la première fois en 1974. La candidature d’Arlette Laguiller lors des différentes échéances présidentielles permit de faire connaître LO à l’ensemble de la population, les années suivantes.

Lutte Ouvrière reprit le nom d’Union Communiste (Trotskyste) en 1992, adhérant à l’Union Communiste Internationaliste, regroupement international de quelques organisations trotskystes (Combat Ouvrier en Guadeloupe et en Martinique, Spark aux Etats-Unis, Workers Fight en Grande-Bretagne entre autres).

Les bons scores électoraux de Lutte Ouvrière aux élections présidentielles de 1995, puis aux élections régionales de 1998, conduisirent certains journalistes « d’investigation » à s’intéresser de plus près au fonctionnement de l’Union Communiste et à son principal dirigeant dont l’identité ne fut révélée par la presse qu’en 1998. Selon certains journalistes, même les Renseignements généraux ignoraient la véritable identité de Hardy, ce qui paraît peu probable. Toujours est-il que cet homme de l’ombre, qui ne prit jamais la parole dans un meeting public de Lutte Ouvrière, ne s’est jamais présenté à une élection et n’a jamais écrit d’articles dans la presse de son organisation sous son véritable nom. Il fit l’objet de plusieurs papiers à sensation dans différents journaux et livres consacrés au mouvement trotskyste à partir de 1998. Ainsi, selon le journaliste François Koch, auteur d’un ouvrage paru en 1999, Robert Barcia aurait été le fondateur, gérant et principal actionnaire de trois sociétés liées à l’industrie pharmaceutique : La Société Anonyme d’Études et Publicité Médico-Pharmaceutique ( EPMED) fondée à la fin de l’année 1968, l’Organisation Promotion Prospective Marketing et l’ Office Privé de Préparation à la Propagande Médico-Pharmaceutique, ces deux dernières entreprises ayant été fondées respectivement en novembre 1971 et en juillet 1973 sous le même sigle OPPM. Ces trois sociétés s’étaient spécialisées dans la formation de visiteurs médicaux au profit des laboratoires pharmaceutiques, secteur professionnel dans lequel Robert Barcia travaillait depuis 1949.

Dans une lettre de mise au point publiée dans le journal Le Monde en mai 1999, Robert Barcia démentit les affirmations erronées le présentant dans certains médias comme un « PDG de l’industrie pharmaceutique », précisant qu’il fut bien gérant d’une des sociétés précitées de 1971 à 1987 en tant que salarié, et en aucune façon le propriétaire d’une de ces entreprises. Quant à la première société, il la fonda en 1966 et en fut durant plusieurs années à la fois le gérant et l’unique salarié. Il travailla, comme salarié, à la SA EPMED en qualité de directeur du réseau des visiteurs médicaux, avant de prendre sa retraite en novembre 1993, à l’âge de soixante-cinq ans.

Robert Barcia refusa longtemps de témoigner de son itinéraire auprès des historiens (y compris ceux du Maitron), mais devant la campagne de presse qui évoquait son nom, il raconta son expérience militante dans un livre d’entretiens avec le journaliste Christophe Bourseiller, paru en janvier 2003 chez Denoël, sous le titre La véritable histoire de Lutte ouvrière.

Toujours membre de la direction nationale de l’Union communiste les années suivantes, il décéda à l’âge de quatre-vingt ans, à Créteil, le 12 juillet 2009. Son décès ne fut révélé par la presse que quatorze mois plus tard, en septembre 2010. La nouvelle tardive de sa disparition, demeurée inconnue, y compris par les sympathisants de son organisation, donna lieu à de nombreux articles dans la presse. Selon les porte-parole de Lutte Ouvrière, c’est pour respecter ses dernières volontés que son décès ne fut pas rendu public. Organisateur hors pair et militant professionnel, Robert Barcia resta toute sa vie dans la continuité de ses idéaux de jeunesse ; il s’éteignit avec la discrétion dont il avait fait usage durant son existence.

ŒUVRE : La véritable histoire de Lutte ouvrière, entretiens avec Christophe Bourseiller, Denoël, 2003.

SOURCES : Jacques Roussel, Les enfants du prophète, Spartacus, Paris, 1972 — Jacqueline Pluet-Despatin, La presse trotskyste en France (de 1926 à 1968), Édition de la Maison des Sciences de l’Homme, Grenoble, 1978. — Yvan Craipeau, La Libération confisquée (1944-1947), Savelli-Syros, Paris, 1978. — François Koch, La vraie nature d’Arlette, Seuil, Paris, 1999. — Frédéric Charpier, Histoire de l’extrême gauche trotskiste, Éditions 1, Paris, 2002. — Christophe Nick, Les trotskistes, Fayard, Paris, 2002. — David Dufresne, « Plongée dans la nébuleuse Lutte Ouvrière », article de Libération, 30 mai 1998. — François Koch, « Arlette et ses gardes rouges », article de L’Express, 27 août 1998. — François Koch, « Docteur Barcia et Mister Hardy », article de L’Express, 8 octobre 1998. — « Lutte Ouvrière à mots couverts », article du journal Le Monde, 20 avril 1999. — « Une lettre de Robert Barcia », mise au point de Robert Barcia au journal Le Monde, 8 mai 1999. — Caroline Monnot, « Derrière Arlette, LO a toujours un dirigeant clandestin », article du journal Le Monde, 14 décembre 2001. — « La mort du dirigeant Hardy, un an de travail de deuil pour L.O. » article du quotidien Le Monde, 17 septembre 2010. — « Mise au pont : A propos du décès de Hardy », Lutte Ouvrière, 17 septembre 2010. — Collection des publications Voix ouvrière, 1962-1968, et Lutte ouvrière, 1968-2002. — Témoignages de militants.

Daniel Couret

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