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Accueil du site > Au fil du Maitron > Tome 6 (Gh-Je) > JAUDON Jacques, Louis, Marcel

JAUDON Jacques, Louis, Marcel

Né le 11 février 1923 à Espinassous (Aveyron), mort le 24 janvier 1998 à Claix (Isère) ; prêtre du diocèse de Toulouse (Haute-Garonne), prêtre-ouvrier ; membre du comité exécutif de la Fédération CGT des travailleurs de la Métallurgie de Toulouse (1952-1954), secrétaire du CE de SECEMAEU (1966-1982), secrétaire de l’Union syndicale des retraités de l’Isère ; conseiller municipal de Claix (1977-1995).

Fils d’un inspecteur de l’Enregistrement dont la mort brutale en 1937 le marqua profondément, Jacques Jaudon était le troisième enfant d’une famille de six. Il fit ses études au lycée de Gaillac (Tarn) de 1937 à 1939, et au Caousou, collège tenu par des jésuites à Toulouse de 1939 à 1941 puis, souhaitant depuis longtemps devenir prêtre, intégra le grand séminaire de Toulouse. En 1943, relevant du service national, il fut affecté au chantier de jeunesse à Excideuil (Dordogne) qu’il quitta quelques mois plus tard pour rejoindre un maquis auquel il appartint dans l’Aveyron jusqu’à la Libération. Après une année de service militaire dans l’artillerie à Castres (1945-1946), il réintégra le séminaire de Toulouse fort de l’expérience qu’il avait acquise durant les deux dernières années et sensible à l’effervescence missionnaire que la lecture de l’ouvrage des abbés Daniel et Godin, La France pays de mission ?, avait notamment suscitée. Ne trouvant pas dans l’enseignement dispensé la conception du sacerdoce à laquelle il aspirait, il demanda l’autorisation de poursuivre ses études dans une perspective missionnaire au séminaire de la Mission de France, à Lisieux (Calvados). Il passa l’été 1947 comme ouvrier aux Poudres d’alumine à Marseille (Bouches-du-Rhône), travail qui l’incita à adhérer à la CGT.

Jacques Jaudon passa deux ans de formation à la Mission de France et fut ordonné prêtre en 1949 à Lisieux. Alors qu’il n’était pas encore question de son affectation, son évêque, Mgr Saliège, lui proposa de renforcer une équipe de prêtres-ouvriers qui était en train de se constituer à Toulouse. Il commença à travailler comme terrassier dans le bâtiment puis entra comme riveur à la Société nationale de construction aéronautique du Sud-Est (SNCASE). « Nous étions, écrira-t-il plus tard, un millier sous le même toit à travailler au même rythme, penchés sur nos étaux ou accroupis sous les avions, ou perchés sur les grêles escabeaux de la chaîne. » Il ne reprit pas tout de suite une carte à la CGT. Il fallut qu’il assistât, impuissant, à plusieurs crises entre patron et ouvriers pour en rallier les rangs : « Sans préjuger du régime qui serait le meilleur pour l’ensemble, j’ai acquis la certitude que, en tant qu’homme, chrétien et à plus forte raison prêtre, dans le sens précis où j’étais engagé, je me devais de participer à une lutte qui n’est pas une haine systématique des autres, ni une fermeture sur un petit monde, mais qui consiste en une défense intelligente, donc collective, des droits des travailleurs. » Vite reconnu comme un militant actif du syndicat des métaux, il fut élu au comité exécutif de la Fédération CGT des travailleurs de la Métallurgie de Toulouse lors de son XVIIIe congrès qui se tint à Lyon (Rhône) du 14 au 18 octobre 1952.

En dehors de l’usine, Jacques Jaudon faisait équipe avec Maurice Granet, Antoine Bazeille, Jean Linossier et Gabriel Villégas, tous prêtres-ouvriers et militants à la CGT. Il participait aux réunions et, parfois, aux rencontres organisées par Jean-Marie Marzio* qui faisait office de secrétaire de l’équipe nationale des prêtres-ouvriers. Lecteur de La Quinzaine, des Cahiers de Jeunesse de l’Église, il était attentif aux menaces qui, à partir de 1953, commencèrent à peser sur son sacerdoce. Lorsque Rome demanda aux prêtres-ouvriers de cesser leur travail en usine, Jacques Jaudon tenta avec son équipe de faire valoir le bien-fondé de leur engagement au sein de la classe ouvrière. Il fut l’un des 73 signataires du communiqué qui parut dans l’Humanité du 3 février 1954 et un des rédacteurs de la lettre que les prêtres-ouvriers de Toulouse adressèrent au cardinal Saliège pour protester contre les mesures qui les frappaient. Acculé au choix dramatique de devoir choisir entre rester au travail ou quitter l’usine, Jacques Jaudon préféra obtempérer. Il adressa une longue lettre à son évêque, lui expliquant qu’il se sentait trahi par l’Église et condamné « à laisser croire à tous ceux qui ont intérêt à ce que l’Église ne se compromette pas avec la classe ouvrière, que je renie mon passé d’ouvrier et de militant », « à voir tous ceux que l’existence des prêtres-ouvriers avait inquiétés, se rendormir à nouveau dans leur bonne conscience et leur indifférence pratique » et « à passer aux yeux des travailleurs pour un traître, et par conséquent à ne plus pouvoir retrouver leur confiance en tant que prêtre et ouvrier ».

Il quitta Toulouse et se réfugia au plateau d’Assy (Haute-Savoie), où il trouva une place d’économe au sanatorium, puis à La Flatière aux Houches (Haute-Savoie), où il fut employé dans une maison d’enfants. Il avait des contacts fréquents avec les prêtres-ouvriers qui avaient accepté le diktat de Rome, participait aux réunions et fit partie d’une délégation composée de Jacques Vivez*, Yvan Daniel et François Vidal, qui se rendit dans les diocèses du Nord de l’Italie en septembre 1955 pour rencontrer des responsables de l’apostolat ouvrier. En 1956, Jacques Jaudon suivit une formation pour adultes à Pont-de-Claix (Isère) pour devenir charpentier. Ayant obtenu sa qualification, il fut embauché d’abord chez Neyret-charpente à Grenoble puis chez Vigier-charpente à Eybens (Isère) tout en étant rattaché à la paroisse Saint-François d’Assise à Fontaines-Saveuil (Isère). Assez rapidement, il fit équipe avec Georges Mollard et Francis Corenwinder, prêtres de la Mission de France, à qui l’évêché de Grenoble venait de confier une nouvelle paroisse, Saint-Marc. Il contribua au dynamisme de Saint-Marc qui, attirant de nombreux chrétiens en quête d’une Église plus adaptée à la société, fut bientôt battu en brèche par l’évêque, Mgr Fougerat. Des tensions se firent de plus en plus vives et aboutirent, en 1962, à l’expulsion du diocèse des prêtres de la Mission de France.

Estimant la décision de Mgr Fougerat comme une nouvelle preuve que la classe ouvrière n’avait pas sa place dans l’Église, il tenta de résister en continuant à travailler à plein temps. Son attitude déplut à Mgr Fougerat qui lui demanda ou de cesser son activité manuelle ou de réintégrer le diocèse de Toulouse. Rappelé par son évêque, Mgr Garrone, Jacques Jaudon répondit le 31 mai 1963 : « Depuis longtemps je savais qu’un jour viendrait où je me trouverais devant une telle mise en demeure. Cette certitude de l’avenir ne m’a pas empêché de vivre ici au milieu de mes frères ouvriers chrétiens ou non chrétiens. Aujourd’hui, existe entre eux une solidarité de fait qu’il m’est très difficile de rompre d’autant plus que je me rends compte clairement qu’une présence sacerdotale dans un monde non chrétien ne peut passer que par cette solidarité de vie. » Il choisit de rester à Grenoble et commença à envisager de quitter la condition sacerdotale. Il se rendit encore aux rencontres des prêtres au travail à Bagneux (Seine, Hauts-de-Seine) en 1963 et 1964.

En janvier 1964, Jacques Jaudon entra à la SECEMAEU (filiale de Péchiney-Ugine-Kuhlmann) où il allait travailler jusqu’en 1982. D’abord emballeur, il fut ensuite contrôleur de pièces à l’atelier puis responsable au service d’entretien du dossier machines. Il se syndiqua à nouveau à la CGT et fut élu en 1966 secrétaire du comité d’établissement, fonction qu’il allait occuper jusqu’à sa retraite. Il avait alors décidé de se marier. Ayant obtenu sa réduction à l’état laïc, il épousa en 1967 Claire Sauze, institutrice, qu’il avait connue à Saint-Marc et qui partageait son goût pour les courses en montagne. Deux enfants naquirent de leur union, Jacques-Henri en 1968, Jean-François en 1970.

Licencié en 1982 pour raisons économiques, Jacques Jaudon devint, en 1985, secrétaire de l’Union syndicale CGT des retraités de l’Isère (USRI) et représenta la CGT au Comité départemental des retraités et personnes âgées (CODERPA) et à l’Union confédérale des retraités (URC) où il rencontrait Robert Pacalet*, un ancien prêtre-ouvrier, et Gabriel Genthial, toujours prêtre-ouvrier. En 1987, il créa l’Association des anciens des comités d’établissements de l’Isère (ADACI) ex-Ugine Kuhlmann qu’il présida jusqu’à sa mort.

En 1977, Jacques Jaudon avait été élu conseiller municipal de Claix sur une liste d’Union de la gauche et était devenu deuxième adjoint (finances). Réélu en 1983 et 1989 sur une liste de droite, il fit partie de l’opposition. Bien qu’on lui eût proposé de conduire la liste de la gauche en 1995, il ne voulut pas se représenter.

SOURCES : Fonds personnel Jacques Jaudon. — Arch. Mission de France. — AHAP, fonds Daniel D 6-7. — L’Europeo 518, 18 septembre 1955 ; Tempo, 22 septembre 1955. — Émile Poulat, Naissance des prêtres-ouvriers, Tournai, Casterman, 1965. — Oscar L. Cole-Arnal, Prêtres en bleu de chauffe, histoire des prêtres-ouvriers (1943-1954), Éditions Ouvrières, 1992. — Charles Suaud, Nathalie Viet-Depaule, Prêtres et ouvriers. Une double fidélité mise à l’épreuve 1944-1969, Karthala, 2004. — Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, Une histoire de la Mission de France. La riposte missionnaire 1941-2002, Karthala, 2007. — Témoignages de Jean Deries et de Claire Jaudon.

Nathalie Viet-Depaule